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A la suite de « Drawings » paru en 2003, sort en librairie «72 Girls and Some Boys Who Could Be Models  ». Retour sur les explorations d'Anne Daems, déclinant avec subtilité et finesse  les figures de nos territoires quotidiens.

Le travail d'Anne Daems (Lier, 1966) pourrait inspirer ce constat : la vie est quotidienne de bout en bout, n'a jamais rien d'un grand récit ; il n'y a que des gestes, des actions, toujours à l'échelle des trottoirs. En ce sens, nous sommes tous les porteurs singuliers de codes sociaux plus ou moins conscients et intégrés. Non pas des marionnettes, mais des acteurs jouant consciencieusement et sans filet la petite histoire du monde, la seule qui tienne en fait. Pour autant, rien n'est simple dans cette soi disant banalité - concept assez flou pour embrasser la totalité du réel sans jamais rien en dire. On dira donc que les situations photographiées par Anne Daems sont « banales » à défaut d'autres choses, peut être parce qu'il est difficile de tisser avec elles la Grande Histoire de nos vies : quartiers lissés par le bitume, grandes surfaces, bars, autos, jardins, agrégats de lieux communs, toujours en marge de la mémoire. Là pourtant se joue nos vies, rien de moins. Là s'entend parfois aussi ce que le sociologue Claude Javeau appelle le petit murmure du monde, cette somme de petites choses qui, en fin de compte, participent à notre humanité : ramener le caddie des courses au seuil de sa maison, abandonner un sac de chips au rayons parfumerie, faire un trop long détour, s'abandonner une seconde contre la parois d'un abris bus...autant de petites dissidences, de respirations impromptues dans le grand fracas du système.
Comment les gens se débrouillent avec le monde, avec eux dans le monde ?  Voilà peut-être une entrée, une prise parmi d'autres pour appréhender le travail d'Anne Daems. Une ambition folle et qui pourtant ne s'exprime, ce n'est pas un paradoxe, que dans l'infime, la légèreté, la finesse. A la manière d'un ethnographe scrupuleux, l'artiste construit son travail sur le détail. Portée par la rigueur d'un œil qu'on imagine perpétuellement aux aguets, sensible aux moindres bruissements humains, Anne Daems capte des gestes, des postures, des lieux parfois saturés des milles interactions qui s'y tissent. En ce sens, elle photographie, filme ou dessine bien plus que des gens. Toujours présents dans ses images, ceux-ci sont en route, occupés, en prise avec les choses. Nulle figure émergeant d'un contexte. Un contexte. Une situation, petite saynète, fine tranche de vie parfois cruelle rendue avec bienveillance et j'imagine une certaine tendresse.
Dans une discussion entre Dan Graham et elle, en conclusion de « 72 Girls... » sur lequel nous reviendrons plus loin, Anne Daems dit ne pas être intéressée par la technique photographique proprement dite. Cette désinvolture avouée ne doit pas masquer la rigueur avec laquelle elle construit ses images. Comme l'a écrit Jean Michel Botquin, il s'agit plus de nature morte que de scène de genre, tant les photographies paraissent  soumises aux exigences d'une composition picturale, longuement étudiée et mise en scène. Un art du cadrage, ouvert à chaque détail et qui jamais ne les rend otage d'un propos réducteur. La soi-disant vulgarité du monde se déplie alors, laisse entrevoir sa complexité, sa beauté même. Aucun artifice, aucune anecdote, ne vient troubler la ritournelle du piéton ordinaire, la patience d'une jeune fille assise, l'éclat  du soleil sur une vitrine, l'élan d'un homme pressé. Et pourtant Anne Daems ne magnifie aucunement le réel. C'est là sa force. Les hommes du bar de la gare du Nord n'ont pas ma sympathie, même en photo ; Les bungalows du Sunpark me font peur ; les quartiers résidentiels évoquent toujours en moi une grande salle d'attente avant la mort et les femmes en fourrure, lestées de sacs Gucci, justifient à elles seules l'existence du cancer. Comme nous tous, je souffre beaucoup du monde et participe à sa plainte. D'où vient alors ce plaisir à voir et revoir longuement ces photographies, à traquer le moindre détail qui s'y niche, le moindre pli ?  Aucunement d'une fascination morbide. Pas plus la trace d'un discours  critique sur l'aliénation post-moderne, qui d'ailleurs ne s'y trouve pas.  Ce que j'aime dans ces images, c'est la somme des ajustements usuels formant la trame sociale dans laquelle je suis plongé ; c'est le petit bruissement du monde logé au coeur de ces situations trop familières pour n'être vraiment sans danger ; c'est surtout l'accueil dont est capable l'artiste, sa faculté à l'étendre physiquement dans ses images, toujours ouvertes, débordant presque du cadre. On s'y balade comme dans un film. On y fait des haltes, balisant l'exploration sans voyeurisme aucun. On s'y sent paradoxalement toujours chez soi...avec les autres, malgré la légitime horreur qu'ils nous inspirent parfois.
En 2006, Anne Daems entreprend un travail photographique dans les rues de New York. Projetée d'abord sous forme de diapositives, ces images font aujourd'hui l'objet d'un livre dont le titre se veut sans équivoque. «  72 Girls and Some Boys Who Could Be Models » est, d'une certaine façon, un livre de mode. Dans la mesure où celle-ci se loge partout, où le « vêtu » recouvre la moindre posture sociale, culturelle et langagière, il n'est pas surprenant qu'Anne Daems en ait fait un sujet de recherche. Quoi de plus banal aujourd'hui qu'un modèle ? Les 72 photographiés ici ont tous une place sur le podium. Pas n'importe lequel puisqu'il s'agit de New York (Soho pour être précis) et que l'évocation de ce seul nom suffit à l'imaginaire pour pétiller tel un Champagne. Si la corporalité, à la suite du statut, est aujourd'hui devenue le premier vecteur d'identité, le lieu de toute les expériences et le terrain d'expression privilégié de la personne, on comprend mieux l'enjeu d'une veste, d'une coiffure, d'une démarche... L'authenticité recherchée, outre le fait qu'elle demande des réajustements permanents, nous  expose comme jamais dans l'espace social... un espace sans coulisse, où la moindre attitude fait sens.
La ville et ses modèles se déclinent ici en petites scènes élégiaques et solaires. Les sujets sont en ballade, nimbé d'une lumière hivernale, parfois presque aveuglante. Anne Daems se tient près d'eux, à quelques mètres à peine. Personnages aux paupières fermées, aux regards vides ou lointains, de dos, au téléphone, cachés derrières des lunettes fumées ou à l'abris dans leurs cheveux, les modèles d' Anne Daems déambulent dans les pages de son livre comme autant de figures secrètes. Ces images, quasi cinématographiques, peuvent évoquer l'univers de Robert Altman qui, laissant les dialogues se chevaucher, ouvrait le cadre de façon telle que ses acteurs ne savaient s'ils étaient filmés ou non. Jouant à l'aveugle, ils habitaient leur rôle en continu, pris au piège d'un œil toujours prêt à les capturer. Les modèles d'Anne Daems sont eux aussi perpétuellement en scène et il est remarquable que la photographe ait pu étendre ses images jusqu'aux confins du plateau : New York comme rarement photographié.

Actuellement exposée à New York, l'artiste prépare une exposition en Hollande visible du 7 septembre au 19 octobre chez Artis (www.artisdenbosch.nl), ainsi que chez Nadja Vilenne durant l'automne (www.nadjavilenne.com)

« 72 Girls and Some boys Who Could Be Models », édité par J&L Books, Atlanta avec le soutient de la Communauté flamande et de la galerie Micheline Szwajcer, Anvers.  

72 modèles (FR)

Bron: Flux-News
Auteur: B. Dusart
Datum: 09/2008

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